Magiciens, tout est écrit,

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Magiciens, tout est écrit,

Message par Anonymou le Jeu 14 Déc - 11:03

Tous les magiciens, tous, les malingres, les édentés, les princiers, les frimeurs, tous, je marche. Les magiciens n'ont rien à voir avec l'illusion. C'est pire : ils font ce qu'ils ne font pas. Seuls êtres humains à ne pas tricher, à tromper le public sans jamais lui mentir. Toreros du visible et de l'inconscient. Le tout, chancelant, éhonté, en équilibre instable sur la naïveté méfiante, exigeant un immense toupet : l'autorisation qu'on se donne à soi-même. Le public ? Jamais si berné que quand il croit déjouer le truc. Les magiciens jouent sur le désir de maîtrise, portent Lacan à incandescence, truquent le rire. La seule attitude possible, si l'on ne veut pas souffrir, comme dans l'amour ou le jeu : se rendre.
Leçon de philosophie : le capitaine Haddock, monocle et cheval d'aristocrate à Moulinsart (premières pages de l'album des aventures de Tintin Les Sept Boules de cristal), s'installe tous les soirs dans la loge d'honneur du music-hall de la ville. Voir quoi ? Un magicien en smoking, à l'allure d'un employé de banque, qui change, venez vérifier messieurs mesdames, l'eau en vin. Evidemment, ça l'intéresse, ce cher Haddock, moins pour le côté christique que pour le côté pratique.

Illico, il veut montrer le tour à Tintin. Il a acheté tout le matos, exactement identique. Hop, hop, Haddock prend des mines terribles, fait trois passes magiques : "Voilà, c'est fait... A présent dites-moi, s'il vous plaît, ce que contient le verre qui se trouve là-dessous ?" De l'eau, évidemment, répond Tintin, désespérément rationaliste, pas seulement sur ce coup-là. Haddock est pris d'une crise d'hilarité qui compte dans l'histoire des rires, avec les rires homériques ou ceux des films de Huston.

Mais c'est de l'eau. Haddock goûte, crache, se rend aux évidences. Sa colère est immense. Grand débat entre Tintin et lui autour de l'impossible : "Non, ce n'est pas impossible, mille sabords, il réussit bien à le faire, lui !" Qui, lui ? Bruno, le roi des illusionnistes. Quinze jours que le capitaine assiste à toutes les représentations dans l'espoir de trouver le truc. Scène fondatrice. Tout sujet supposé savoir s'y retrouve. Combien de fois, rentrant d'un soir au club, d'une leçon au Collège de France, d'un film de Robert Rossen, d'un vol en planeur, on a cru trouver le truc. Non : comme dans l'amour, la mort et la séparation, l'autre s'est fait la malle avec.

Sur le port d'Alexandrie, au printemps 1976, la ville encore teintée d'une douceur de vivre qui avait été là, L'Athineos - les soirs où débarquait un bateau de marins grecs - et L'Aiglon faisaient fonction de lieux de perdition. A L'Aiglon, entre deux danses orientales, un prestidigitateur captivait l'assistance d'hommes excités. Tout fascinait : son âge, sa cécité, la grâce d'oiseau de ses mains, la fluidité des gestes. Le silence. Entrant sous le projecteur de poursuite pour faire son numéro, attendu depuis des lustres, le seul soir où il me fut permis de le voir, il se prit la table pleine de boîtes et d'objets couverts de linges noirs en pleine poire. Tout tombe, les cartes volent en éclats, des colombes s'enfuient à tire-d'aile, tandis que, dans une atmosphère de consternation et de reproche gêné, un petit lapin aux oreilles démesurées se fit la belle avec des airs d'évadé.

La question des magiciens n'a rien à voir avec leur adresse (ils en ont tous, c'est la moindre des choses) ni leur art de mystifier : c'est la personnalité qu'ils en inventent. Comme dans la vie. Vérification au Splendid, jusqu'au 6 janvier, de 7 à 77 ans, devant l'éblouissant spectacle de trois garçons dans le vent (Mossière, Labigne et Bertrand) : Magiciens, tout est écrit. N'hésitant devant aucun sacrifice, le chroniqueur est même monté sur scène pour servir de cobaye. Il en est encore très chamboulé.

Anonymou
Invité


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